Au Japon, un faible taux de chômage en trompe l’œil

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Avec un taux de chômage de moins de 3 %, le Japon surclasse de nombreux pays industrialisés, mais les raisons derrière cette impressionnante performance ne sont pas forcément porteuses d’espoirs: déclin de la main-d’oeuvre et explosion des emplois précaires.

L’archipel a affiché en 2016 le taux de chômage le plus bas des 35 pays membres de l’OCDE (3,1 %). En février, mars et avril 2017, il est même tombé à 2,8 %, du jamais vu depuis 1994.

Pour le Premier ministre Shinzo Abe, c’est un motif de glorification permanent. Les experts sont plus sceptiques. “Assurément le faible chômage n’est pas un succès des abenomics”, stratégie de relance mise en oeuvre depuis fin 2012, estime Ivan Tselichtchev, professeur d’économie à l’Université de gestion de Niigata (nord-ouest du Japon).

“C’est un phénomène structurel et, contrairement à la plupart des pays développés, il apparaît assez indépendant, autonome du cycle économique et de la croissance”, poursuit-il.

De fait, la reprise a beau être modeste dans l’archipel, le taux de chômage ne cesse de décliner. Serait-ce un mirage, le résultat de statistiques peu fiables ?

“Non, les tendances du marché du travail sont bien réelles”, assure Randall Jones, économiste en chef de l’OCDE au Japon. “Le taux de chômage est passé de 4,4 % en 2012 à 2,8 % début 2017 et dans le même temps, le taux d’emploi (proportion de personnes disposant d’un travail parmi les 15-64 ans) a progressé”. Il se situait en 2015 à 73,3 %, contre 68,9 % en 2000, bien au-delà de la moyenne de l’OCDE (66,3 %).

Ce taux est “tiré vers le haut” par “la faible productivité constatée dans un large éventail de secteurs”, “un vieux problème” au Japon qui persiste, souligne M. Tselichtchev. En outre, dans les grands magasins ou encore les hôtels japonais traditionnels, cite-t-il en exemple, “le nombre d’employés apparaît excessif eu égard aux critères occidentaux, parce que les clients japonais apprécient un service personnalisé”.

Marché à deux vitesses

Mais les chiffres exceptionnels du chômage s’expliquent surtout par “le déclin du nombre de personnes en âge de travailler” dans un pays vieillissant et en manque d’enfants.

Conséquence, “de nombreux secteurs souffrent de pénurie de main-d’oeuvre, en particulier dans la construction, la santé et les soins aux personnes”, mais pas seulement, note M. Tselichtchev. Les exemples abondent: des restaurants, d’ordinaire ouverts 24H/24, ont décidé de restreindre leurs horaires faute de personnel suffisant, ou encore le livreur Yamato a dû revoir à la baisse les services proposés par manque de chauffeurs.

“Même dans ces conditions, le Japon demeure très prudent dans l’accueil des travailleurs étrangers”, préférant recourir aux femmes et aux seniors. En 2016, 49 % des hommes de 65 à 69 ans travaillaient toujours (30 % pour les femmes), et même 16 % des plus de 75 ans (6,3 % pour les femmes), selon un livre blanc du gouvernement qui estime qu’il y a encore des marges de progression.

Tous secteurs confondus, on recensait ainsi en avril 148 offres pour 100 demandes, du jamais vu depuis 1974, si bien que les employeurs doivent rivaliser d’imagination pour attirer les recrues.

Un frein pour la croissance, qui cache en outre une situation très disparate. Tous n’ont pas droit au contrat à vie, modèle né dans la prospérité de l’après-guerre et généralement destiné aux jeunes diplômés, à la sortie de l’université.

Repartir de zéro

“Les emplois de non-titulaires (en contrat à durée déterminée, à temps partiel et intérimaires) ont fortement augmenté, de 20,3 % des emplois totaux en 1994 à 37,5 % en 2016”, constate M. Jones. Il s’agit essentiellement de femmes (à 68 %). De nombreuses Japonaises démissionnent en effet après leur premier enfant et ne reprennent souvent qu’à temps partiel quelques années plus tard.

Or ces salariés précaires sont moins bien traités malgré les promesses de Shinzo Abe de s’attaquer à la dualité du marché. “Notre travail est le même mais notre salaire est très différent”, deux fois, voire trois fois inférieur, raconte M. sous couvert d’anonymat, contrainte d’accepter ce statut à son retour d’un séjour à l’étranger.

Difficile dans ces conditions d’envisager d’avoir des enfants. Car, alors, “il faut dire +sayonara+ à sa compagnie avant de partir en congé maternité et repartir de zéro ensuite”, dit cette jeune femme.

De même, une telle précarité n’incite pas à dépenser son argent: “je fais attention à mes dépenses. Ce serait mieux pour l’économie si je dépensais plus, mais honnêtement je ne peux pas. Je ne fais pas les boutiques comme quand j’avais un contrat permanent”, regrette la salariée.