Akli Moussouni, Expert en développement et ingénieur agronome: « L’Agroalimentaire est cloué au sol par une agriculture archaïque »

Dressant un constat sans appel, l’expert en développement Akli Moussouni, estime dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, que le développement du secteur de l’agroalimentaire passe inévitablement par le développement de l’agriculture. Ces deux secteurs très liés doivent évoluer de pair, selon l’expert qui regrette que l’agro-industrie se trouve freinée dans son élan, faute d’une matière première en quantité suffisante, et en qualité répondant à la norme. Il va sans dire que pour impulser une dynamique d’exportation, et par là hisser ce secteur au rang de pourvoyeur de devises, de richesses et d’emplois, le respect de la norme des marchés internationaux ne doit pas être négligée. Ce qui, selon l’expert, est loin d’être une réalité palpable du terrain dans notre pays. C’est pour cette raison d’ailleurs que notre interlocuteur pense que « L’urgence à redynamiser ces secteurs consiste à dégager une politique agricole dont la sécurité alimentaire  doit  constituer l’axe de développement de ces derniers. » 

Le Journal de l’emploi : La diversification de l’économie s’impose présentement comme une option inévitable, quelle sera d’après-vous, la place de l’industrie agroalimentaire dans cette stratégie nouvelle développée, et/ou voulue par les pouvoirs publics?

AkliMoussouni : L’agroalimentaire est une activité de transformation et non de production. Il ne peut s’impliquer qu’indirectement dans la diversification de l’économie en tirant l’agriculture. Mais présentement,  je ne vois aucune stratégie destinée à assigner une telle mission à ce secteur. En effet, la complexité d’une telle mission laisse penser qu’il y a lieu d’agir  d’abord à l’amont de ce secteur, c’est à dire à la production du produit à transformer en quantité et en qualité. A l’aval, il est impératif de construire un marché normalisé qui puisse imposer à ce secteur une maitrise des procédés de transformation pour des marchés identifiés.

Cette chaine de valeur de la fourche à la fourchette doit être conçue pour produire compétitif et concurrentiel en exploitant les avantages comparatifs spécifiques au contexte nature de nos territoires. Cette vision ne peut réussir que si elle est encadrée par le savoir-faire des intervenant à tous les niveaux, des règlementations appropriées et des organisations professionnelles autour des  productions dans un esprit de filière à partager avec l’Etat qui à son tour  intervient par un soutien pour des objectifs économiques précis. C’est à peu de choses près la stratégie à développer pour ce secteur,  au lieu d’actions spontanées contre-productives auxquelles nous avons toujours assisté. Le tintamarre orchestré autour de la pomme de terre en est un exemple édifiant d’un manque de stratégie.

Dégageant une croissance appréciable ces dernières années, l’agroalimentaire se place en pole position sur le marché local, et au niveau des exportations, peut-on vraiment compter sur cette industrie pour, ne serais-ce en partie, renflouer les caisses de l’État?

Je ne vois pas où en est  la croissance appréciable à laquelle vous faites allusion. Il faut retenir que dans les économies développées, 80 % du produit alimentaire mis à la disposition du consommateur est transformé contre 5 % à peine chez nous et dont une bonne partie est importée ! Le peu de produit transformé pose problème en matière de sécurité de l’aliment dont le caractère douteux n’épargne pas les produits emballés ou conditionnés.

Pire que ça, certains produits comme par exemple les viandes blanches, le lait en sachet, l’huile d’olives, le miel, la tomate industrielle, sont non seulement produit mais en plus transformés en dehors de toutes les normes du commerce international. Aussi, Les coûts de production et de transformation sont multipliés par rapport au caractère « nain » de nos unités de production et dans bien des cas de transformation.

Pour l’heure, par rapport au produit national, ce secteur est cloué au sol par une agriculture archaïque, dont la seule planche du salut est l’importation. De l’autre côté il n’a pas été en mesure de tirer pour sa part le secteur agricole. Les deux secteurs se partagent leur déconfiture, avec le concours de l’importation. Dans leur contexte de fonctionnement actuel, ces secteurs continueront de lessiver les caisses de l’Etat au lieu de les renflouer.

Les professionnels du domaine se plaignent toutefois de certaines insuffisances en matière d’accompagnement, pensez-vous que le Gouvernement doit encore prendre des mesures d’encouragement envers cette catégorie d’industriels?

L’économie algérienne a fait qu’il est plus aisé et moins risqué d’importer que de produire. C’est un fait d’actualité, conjugué par l’environnement malsain et informel de l’entreprise. Mais aussi, comme dans d’autres secteurs, les professionnels agissent en rangs dispersés sans aucune organisation qui puisse leur permettre d’évoluer dans une logique commerciale  universelle. C’est pour cela que ces secteurs dont leur configuration actuelle n’autorisent pas leurs produits à s’impliquer pleinement dans le commerce international.

Il n’y a pas de mesures d’encouragement à mettre en branle pour redynamiser ce secteur en dehors de ce qui est autorisé par le marché mondial tel que défini par l’OMC (organisation mondiale du commerce, si l’Algérie veut aller de l’avant. Par contre il serait possible d’exploiter les avantages comparatifs de notre contexte pour produire bien et compétitif et faire valoir dans les négociations par rapport aux marchés extérieurs la diversification climatique de nos différentes zones de production  conformément aux règlementations commerciales qui régissent les échanges entre les nations, comme par exemple on ne peut vendre des agrumes à l’Europe au moment où elles  sont produites en Espagne !

Le développement de l’industrie agroalimentaire passe indubitablement par le développement agricole, pensez-vous que l’on a développé les moyens de production à même de pourvoir cette industrie en matière première, ou manque-t-on encore de moyens pour s’assurer une véritable croissance dans le secteur?

Pour le moment, toutes les filières agricoles posent problème par rapport à l’avenir de toute l’agriculture algérienne. La pression du marché de plus en plus exigeante en termes de volume et de qualité a fait que des dispositions mal conçues sont prises tout azimut à travers les programmes dit de développement agricole à travers des opérateurs et agriculteurs ni formés, ni informés.

En  conséquence, les produits de larges consommations sont soumis à une évolution des prix en dents de scie tantôt au désavantage soit du consommateur ou du producteur. A chaque fois, des pans entiers d’agriculteurs et opérateurs jettent l’éponge, des moyens de productions abandonnés et une facture alimentaire en perpétuelle augmentation. Quant aux produits du terroir, ils sont tout simplement relégués aux oubliettes.

Par ailleurs, les contraintes,  l’anarchie et l’archaïsme  qui caractérisent  l’agriculture traditionnel du nord du pays ont été transportés  vers les nouveaux territoires agricoles du Sud du pays dont l’attribution des terres, l’irrigation, les cultures sont du ressort de ce qui y vont, alors qu’ils ne sont ni formés  aux cultures qu’ils vont développer, ni informés par rapports aux marché et normes de production. En conséquence c’est plutôt la décroissance de ce secteur par rapport aux demandes de plus en plus importantes  du marché national qui  complique le problématique. Ce qui hypothèque la croissance de ces secteurs au lieu de la doper.

Enfin, et vu les potentialités existantes en termes de production agricoles, mais qui restent encore sous-exploitées, ne voyez-vous pas qu’il est temps de revoir la politique agricole avec en sus un recadrage des investissements, et une meilleure orientation selon les zones et les produits? 

L’urgence à redynamiser ces secteurs consiste à dégager une politique agricole dont la sécurité alimentaire  doit  constituer l’axe de développement de ces derniers. Cette démarche doit être  fondée  sur 3 socles essentiels, à savoir déterminer les grands territoires et protéger leurs vocations. Ensuite inciter à une réorganisation de la profession autour des produits phares ; et enfin, construire un marché normalisé aussi bien pour le consommateur national qu’étrangers. S’ensuivront des mesures de protection de l’environnement pour en faire d’une contrainte écologique en opportunités  économiques. Ce n’est qu’à partir de cette vision qu’on peut faire évoluer la situation pas autrement.