Ce voleur qui … (*)

Ce voleur qui, dans la nuit, ne rase plus les murs pour rentrer chez lui, c’est lui. Ce bien-pensant qui ne tient pas compte de l’avis des autres, c’est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de rappeler à chaque fois à leurs enseignants ce qu’il fait dans la vie, c’est lui. Ce bon citoyen qui n’ose pas contrarier son employeur, préférant critiquer les responsables qu’il n’a jamais rencontré, c’est lui. Cet individu, souvent pris en charge par ceux pour lesquels il rédige des articles élogieux, et qu’un coup de pouce propulse au poste le moins attendu, c’est lui. C’est lui qui, le matin, quitte sa maison avec la certitude de revenir moins fatigué le soir et lui qui quitte, le soir, son travail sans cette sensation du devoir accompli. Ce bon samaritain qui s’amuse à dupliquer le même papier, puisé de la première dépêche d’agence qui lui tombe sous le nez, et qu’il s’empresse de proposer à son chef de rédaction, c’est lui. Ce grandiloquent qui se maquille avant de passer à l’antenne, et qui fait lecture des messages les plus incongrus, participant à l’abêtissement de la société, c’est lui. Le lascar qui se prend pour le plus intelligent, en piétinant au passage les règles les plus élémentaires du métier qu’il fait croire d’exercer, c’est lui. Mais, celui qui subit au quotidien cette pression de la médiocrité, ajoutée au harcèlement moral doublé de la peur de se voir chassé comme un pestiféré, et interdit d’écriture, c’est l’autre. Celui-là est bien l’enfant du voleur des années de braise qu’on menaçait dans le secret. Ce « témoin qui doit ravaler ce qu’il sait, ce citoyen nu et désemparé… » Cet homme qui fait le vœu de ne pas mourir esseulé dans une chambre d’hôtel délabrée, terrassé par un AVC, c’est l’autre. C’est lui-même qui ne sait rien faire de ses mains, rien d’autres que ses petits écrits qu’il sait bien inutile tant que personne ne les lis. C’est celui-là qu’on désigne à la vindicte, car n’ayant les grâces de personne, lui qui croit bien faire en défendant des valeurs réputées d’un passé révolu. Cet autre qui résiste en sachant que ses propres enfants vont bien lui reprocher un jour de ne pas avoir profité de sa position, c’est bien lui. « Lui qui est tout cela et qui est seulement journaliste » aux idéaux d’hommes morts et inconnus de ses actuels coéquipiers. Il passe inaperçu et se cache même pour ne pas être confondu dans la cohue des arrivistes, car il a bien compris que les temps ont bien changé pour lui, et que le journal où il « bosse » n’est bon, au final, que pour essuyer les vitres… Le lectorat ayant depuis le temps vaqué à ses occupations ne connais pas cet autre. L’inconnu, donc, c’est lui… Par Nadjib K.

(*) Titre d’un billet signé par feu Saïd Mekbel, sous le pseudonyme Mesmar Dj’ha, Directeur du quotidien «Le Matin», et paru le jour même de son assassinat le 3 décembre 1994.