Hassan Khelifati, PDG d’Alliance Assurances: « Face à la crise, il faut prendre des décisions courageuses »

Dans le marché algérien des assurances, parmi les acteurs de la place, Alliance Assurances occupe une place privilégiée. Son positionnement n’est cependant pas le fruit du hasard : il est le résultat d’une politique orientée sur l’investissement et le développement de service le plus étendu et le plus adapté possible à la demande de la clientèle nationale.

En dépit de la crise, la compagnie table sur un exercice 2016 sous le signe de la vitalité, de la dynamisation du secteur et de la diversification des produits avec l’espoir d’une amélioration de l’environnement des affaires et l’assouplissement du cadre règlementaire.

Le journal de l’emploi : L’exercice 2015 s’achève sur une note de crispation due à la conjoncture économique et ses effets notamment sur le marché des assurances. Quel bilan Alliances Assurances fait-elle des douze mois passés ?

Hassan Khelifati : Durant l’année 2015, nous avons élargi notre réseau avec l’ouverture de 40 nouvelles agences dans le pays et créé une centaine d’emplois directs et 300 autres indirects au niveau de nos différentes structures et à travers nos agents généraux d’assurance (AGA). En ce qui concerne le chiffre d’affaires, selon le bilan établi à fin novembre, nous avons enregistré une croissance de 1 à 2%, soit un taux conforme à la croissance prévisible du marché.

Une tendance à la baisse, donc, par rapport à l’exercice précédent ?
Oui et pour plusieurs raisons notamment la crise que connait le marché de l’automobile, le recul des investissements, la dévaluation du dinar dans le contexte de crispation accentué qu’on connait depuis plusieurs mois déjà et qui se manifeste plus lourdement maintenant. Les facteurs que je viens de citer font que le marché est en stagnation. La croissance est molle et négative.

Les éléments que vous venez d’énoncer concernent le marché en général, qu’en est-il d’Alliance ?

Alliance Assurances a fait une pause en terme de croissance mais pas sur le plan indemnisation et organisation interne. Nous avons mis le règlement des sinistres en ligne de mire. Au 30 novembre 2015 nos indemnisations ont augmenté de presque 25 % en termes de valeurs et nos « stocks sinistres » ont été réduits de 70% sur cette même période : on est passé de 37000 dossiers en début septembre à 7000 dossiers au 30 novembre. Notre objectif est d’atteindre un stock de 5000 dossiers avec des délais de règlement très compétitifs.

C’est établi: la crise que traverse le pays à la suite du glissement des cours du brut impacte le marché des assurances qui, pour des raisons structurelles mais aussi « culturelles », suit de l’automobile qui est, pour vous, le cœur du marché. Face à cela, quel est votre plan anti-crise ?

En effet, aujourd’hui le marché des assurances subit la crise de plein fouet et à plusieurs niveaux. D’abord la décroissance du chiffre d’affaires, la dévaluation du dinar et l’augmentation de la facture d’indemnisation dûe notamment à l’augmentation du prix de la pièce de rechange automobile d’une moyenne de 30 à 40%. Dans un contexte de domination du marché par la branche automobile et de non élasticité des prix, cela fait choc, forcément. Davantage qu’ailleurs. Face à la crise, les autres secteurs d’activité ont une plus grande marge de manœuvre : quand les prix augmentent, leurs opérateurs peuvent augmenter leurs tarifs, ce n’est pas le cas pour les assureurs. On ne peut pas augmenter les prix pour plusieurs raisons, notamment la réglementation qui est très contraignante en terme de tarification automobile, particulièrement pour l’assurance responsabilité civile (RC automobile) et aussi en raison de la guerre des prix qui anime le marché.

Oui, mais vous disposez tout de même de marges de manœuvres, non ?
Nous essayons de nous adapter à la nouvelle situation, en segmentant le marché et diversifiant nos produits et surtout en traitant au plus vite les demandes d’indemnisation, pour fidéliser notre clientèle. Nous avons lancé en septembre dernier neuf nouveaux produits avec une logique clairement orientée vers l’innovation et la satisfaction de nos clients et assurés. Nous sommes les premiers à lancer l’assurance au kilomètre. Nous sommes en train de peaufiner de nouveaux produits qui seront mis sur le marché en début de l’année 2016. Des produits en rapport avec la conjoncture de crise et de baisse du pouvoir d’achat et de baisse d’achat des produits des assurances d’une manière générale.

Selon l’autorité du marché, le Conseil national des assurances, on table sur une croissance du marché de plus de 6%. Ce n’est pas mal dans le contexte actuel, n’est-ce pas ?

Le Conseil national des assurances (CNA) a annoncé récemment une hausse de 6,5% du marché des assurances durant les neuf premiers mois de l’année 2015. Ces chiffres ne sont pas définitifs et il faut attendre leur confirmation. Probablement qu’il y a eu des pics d’activité sur certains mois mais il faut attendre la fin de l’année pour dresser un bilan global et exhaustif. En tout cas ce n’est pas ce que nous constatons sur le terrain. De notre côté nous prévoyons une hausse de 1 à 2 % de croissance globale alors que certains experts prévoient une stagnation, sinon un recul de 0,5% du chiffre d’affaire par rapport à 2014. C’est une réalité qui peut être amer, mais elle est la ! C’est pour ça qu’il faut prendre des décisions courageuses et aller de l’avant.

Que voulez-vous dire ?

Qu’il faut continuer à offrir le meilleur service à nos clients et qu’il faut développer des produits et des solutions à la fois novateurs et adaptés. Le métier d’assurance, par définition, est conçu pour faire face à l’adversité et à la vaincre. C’est ce que nous faisons

Le secteur s’est doté de nouvelles dispositions législatives ? Entraves ou atouts ?
Globalement nous sommes favorables à ces mesures, excepté l’augmentation de l’impôt sur les Bénéfices des Sociétés (IBS) pour les services. Une décision que nous ne comprenons pas! Aujourd’hui l’industrie et la production de biens, qui représentent 5% de l’économie, sont présentées comme le messie ou le sauveur de l’Algérie. Certes c’est une très bonne chose, elles ont leur place dans l’écosystème économique algérien, mais prendre toutes les mesures pour soutenir 5% de l’économie, et aggraver les mesures pour les services qui représentent 95% de l’économie, cela n’est pas un bon signal pour nous.
La taxe sur l’activité professionnelle (TAP) également, est abaissée pour les activités de production de biens mais on a négligé la production de services. Est-ce que l’économie algérienne sera construite autour des 5% de production ? C’est la question qui se pose !
L’enjeu, affirme le législateur comme l’exécutif, est d’élargir l’assiette fiscale …
Bien sûr qu’il faut élargir l’assiette fiscale, bien sûr qu’il faut plus de patriotisme fiscal et économique, bien sûr que nous devons aider notre Etat et notre gouvernement a dépasser cette crise économique. Mais il ne faut pas occulter la participation du secteur des services qui participe à 64% à la création d’emplois alors que le secteur de l’industrie ne représente que 12%. Pourquoi donc cette dichotomie ? Il faut dépasser rapidement tout cela et considérer que toutes les entreprises sont créatrices de richesse quel que soit le secteur d’activité et qu’elles ont toutes leur importance pour la relance de l’économie.

Jusqu’ici, on a abordé avec vous le segment ou la branche automobile du marché des assurances en Algérie. On sait pourtant que le segment
«personnes» dispose d’un potentiel important mais qu’il reste en attente d’exploitation. Alliances Assurances a-t-elle une stratégie dans ce sens ? Envisagez-vous de lancer des offres et des services dans ce qu’on appelle aussi l’assurance-vie?

C’est une question épineuse. Mais ma position reste inchangée, nous avons décidé de ne pas nous lancer dans ce créneau pour des raisons stratégiques et économiques mais aussi pour exprimer notre opposition à la démarche suivie actuellement. Au départ, il fallait 200 millions de dinars seulement pour créer une société d’assurance spécialisée dans les produits «personnes». On avait la possibilité d’exercer cette branche dans le cadre de nos activités avec une capitalisation de 500 millions de dinars. D’ailleurs, et pour votre information, la même capitalisation est le minimum requis au Maroc et en Tunisie avec des sociétés mixtes, ce qui n’a pas empêché nos frères marocains et tunisiens d’avoir des marchés assez dynamiques. Aujourd’hui, chez nous, les branches de l’assurance des personnes représentent moins de 6 à 7% du marché global. En 2011 avant la séparation que l’on sait et qui a tracé une ligne de partage entre les différentes assurances, on nous a promis de développer cette activité rapidement. En réalité, actuellement, la banque assurance est embryonnaire parce qu’il n’y a pas de marché financier, et l’assurance des personnes ne peut pas se développer sans un marché financier dynamique.

Ce qui n’est pas le cas, évidemment
Oui, le plus dur c’est de développer le marché financier c’est la mère des réformes, Or on a choisi simplement de séparer les branches et d’augmenter le capital, on a copié un schéma français qui obéit à un autre environnement ou le risque est beaucoup plus important, ce n’est pas le cas pour l’Algérie. Mettre 1 milliard de dinars pour créer une compagnie d’assurances des personnes n’est pas rentable économiquement pour nous. Nous avons des impératifs de rentabilité pour nos actionnaires, nous n’avons pas le trésor public comme parapluie, contrairement à certaines entreprises publiques qui proposent ses services et qui ont des impératifs de politique publique et les capitaux disponibles. C’est pour ça que nous avons décidé de ne pas investir ce créneau pour le moment en attendant le développement d’un marché financier dynamique.

Projetons-nous en 2016. Quelle sera la tendance du marché pour l’année qui vient ? Quelle sera votre stratégie de développement ?

Nous avons plusieurs projets de modernisation pour l’année 2016 que nous allons mettre en place au fur et à mesure. En 2016, Alliance Assurances va faire un tournant digital. Globalement nous allons accompagner la nouvelle économie et le développement de l’Algérie dans le domaine des Technologie de l’information et de la Communication (TIC). Nous sommes en train de mettre de nouveaux outils digitaux, qui sont en phase de test, tels que la télé-déclaration des sinistres, le devis en ligne, la souscription en ligne dès que les moyens de paiement et la règlementation seront mis en place. Nous allons également développer le projet de e-learning pour nos collaborateurs à outrance. Nous allons lancer beaucoup de nouveaux produits adaptés aux besoins de nos assurés, adaptés à la réalité économique du pays et au pouvoir d’achat des algériens. En terme de nouveauté aussi nous allons réduire au maximum les délais de remboursement et améliorer la qualité de service. En tant que membre de l’Union Algérienne des Sociétés d’Assurance et de Réassurance (UAR) en qualité de vice-président, nous militons avec nos collègues, responsable et PDG des autres compagnies pour améliorer l’image de marque du secteur et impulser une nouvelle dynamique dans l’investissement institutionnel de l’Algérie nouvelle et participer à la relance économique.

Un mot pour conclure ?

Nous exhortons les autorités publiques à considérer le secteur des services comme un secteur qui peut apporter des solutions à la relance et la diversité économique et à la création d’emploi. Aujourd’hui, le marché financier est aussi primordiale et vital à l‘économie nationale qu’il faut se pencher en urgence pour le relancer et le structurer. Il faut impérativement faire confiance aux compétences algériennes spécialisées et attirer les algériens basés à l’étranger, qui font le bonheur des autres économies, pour relancer et structurer le marché financier en Algérie. Les assureurs ont la vocation d’investisseurs institutionnels il faut leur faire confiance, il faut leur donner les moyens. On demande plus de souplesse et de flexibilité, nous somme évidement pour le contrôle et pour la rigueur managériale mais nous sommes contre l’étouffement et les décisions antiéconomiques.