Yasmina Taya: « Femmes, allez-y…prenez vos droits ! »

A 64 ans, Yasmina Taya continue toujours à fructifier ses affaires dans un monde entrepreneurial souvent hostile à la femme. Dans cet entretien, elle nous raconte son expérience et son point de vue sur d’autres questions.

Comment évaluez-vous l’accès de la femme algérienne au monde de l’entrepreneuriat ? 
L’accès de la femme algérienne à l’entrepreneuriat est encore très timide par rapport au potentiel féminin existant et aux mécanismes mis en place par l’Etat pour l’aide à l’auto emploi et à la création d’entreprise. La femme est présente en force dans les universités et, dans les régions, elle est détentrice de savoir-faire ancestraux qui peuvent influer, positivement, le développement des territoires et participer à la création d’emploi. Nos étudiantes, en fin de cursus universitaire, doivent être informées des mécanismes qui existent et aussi du potentiel que leur offre leur région. Par exemple, prenons le cas des chimistes et des biologistes : une panoplie de créneaux sont à portée de leur mains pour la valorisation des produits sous-pétroliers. Il en est de même pour les vétérinaires, aussi bien dans les métiers de la valorisation des produits de l’élevage que ceux de la pêche. Bien d’autres possibilités s’offrent à nous, mais malheureusement, nous ne connaissons pas notre potentiel. Cela fait des années que, personnellement, je prêche dans le vide pour une cartographie du potentiel régional, de même que nos produits du terroir ne sont pas listés, contrairement aux pays voisins, qui connaissent et valorisent leur produits pour aller aussi sur les marchés extérieures. Nos jeunes sorties des écoles de commerce peuvent créer des entreprises de négoce et autres. La femme, tout comme l’homme, ne profite pas – et le pays non plus – des énormes possibilités offertes.

Comment décririez-vous votre propre expérience dans le monde des affaires ?
Je suis arrivée à l’entrepreneuriat par pur hasard. Je devais aider mon époux et j’habitais une région où beaucoup de choses manquaient. C’était au cours des années 70/80. Je peux vous dire qu’à cette époque, une femme n’était pas convenablement perçue, de prime abord, lorsqu’ elle est dans les affaires. Si en plus la personne exporte, c’est carrément curieux pour beaucoup de gens. Je peux dire que les choses s’aplanissent, lorsque les autres commencent à découvrir la personnalité, la compétence et le sérieux de la femme chef d’entreprise. Lorsque je travaille, j’ai toujours tout fait pour qu’on oublie que je suis une femme. C’était difficile, mais j’y suis parvenue.

Quelles sont les difficultés auxquelles les femmes chefs d’entreprises font face aujourd’hui ?
Le fait de s’être regroupées en association, dès 1993, a donné du courage aux femmes chefs d’entreprises, mais malgré une réglementation et des textes égalitaires en matière d’accès aux crédits, aux marchés et de façon générale à la création d’entreprises, les difficultés sont là. Une femme n’a pas toujours la même chance qu’un homme. C’est vrai qu’il y a, aujourd’hui, beaucoup plus de femmes qui ont de moyennes entreprises de taille respectable, mais je ne connais pas encore une femme qui est arrivée à la grande PME. Ceci est dû à beaucoup de facteurs exogènes qui n’ont rien à voir avec la compétence ou le management de l’entreprise de femme. Une chose est certaine cependant : il y a eu des mutations favorables à l’intégration de la femme au développement. Les esprits ont évolué par rapport aux années 70/80, même si elles sont encore en nombre réduit. De plus en plus de femmes optent pour la création de leurs entreprises. Il faut les encourager, les accompagner, peut être de façon spécifique. C’est d’ailleurs ce que fait, avec des moyens très réduits et par des actes volontaristes, notre Association SEVE.

 Un dernier mot à l’occasion de la journée de la femme ?
A toutes les Algériennes, je dis : allez y, prenez vos droits, ni la religion ni la réglementation ne vous empêchent de créer vos entreprises. Exploitez votre savoir et votre compétence, mais aussi saisissez la chance que vous offrent les mécanismes mis en place par l’Etat. Nous les aînés, nous sommes à votre disposition pour vous apporter aide et encouragements. Soyez citoyennes à part entière. Je souhaite un bon 8 Mars à toutes les Algériennes et toutes les femmes du monde.